Délivrez-nous du mal — Johannes Selåker
Délivrez-nous du mal - Johannes Selåker
Une adolescente diffuse son propre suicide sur Instagram. Qui est-elle et qu'est-ce qui l'a conduite là ?
Alors que le film se propage en ligne, la région d'Umeå est secouée par une série de sabotages mystérieux que Selma Halilovic, journaliste de presse écrite licenciée, couvre en tant que freelance. Lorsque Selma voit le film sur les suicides, elle fait une découverte terrifiante.
Y a-t-il un lien entre les meurtres et la jeune fille qui a disparu d'une secte à Vindeln quelques semaines plus tôt ?
Alors que Selma est aux prises avec ses propres démons, elle se rapproche de plus en plus du point où les indices semblent converger : une mystérieuse secte et un homme obsédé par la vengeance.
En quelques mots :
Une secte, une adolescente sacrifiée, une journaliste hantée par son passé : Johannes Selåker tisse une toile aussi fascinante que poisseuse, où personne ne semble vraiment digne de confiance.
Les voix se croisent, les vérités se dérobent et la violence faite aux femmes s’installe insidieusement jusqu’à rendre l’atmosphère franchement irrespirable.
Un thriller sombre et dérangeant mais addictif.
En beaucoup plus de mots :
Johannes Selåker arrive à entremêler trois histoires en une seule et nous bouscule à travers son roman, au point qu’il me semble particulièrement difficile de vous en parler sans vous spoiler une bonne partie de l’intrigue. Je vais donc faire très attention à ce que je vais vous dire, parce que ce thriller repose justement sur cette mécanique où les événements finissent par se recouper, où les personnages se rapprochent sans que l’on comprenne immédiatement pourquoi, et où chaque nouvelle révélation vient déplacer un peu plus les certitudes que l’on pouvait avoir au départ.
Tout commence avec Maja, une jeune fille enfermée dans les principes extrêmement rigoristes de ses parents et de la communauté de la Lumière de Dieu, une secte religieuse coupée du monde extérieur. Ici, pas question de sortir du droit chemin : le pasteur veille, les familles surveillent, la communauté observe et le moindre écart peut entraîner une punition. Tout le monde sait plus ou moins tout sur tout le monde, chacun doit rester à sa place et surtout personne ne semble réellement libre de parler, de penser ou simplement de vivre comme il l'entend.
Maja, une jeune fille, étouffe et va vouloir s’émanciper, découvrir ce qu’il existe au-delà des limites que sa famille et sa communauté lui ont imposées depuis toujours. Elle va accorder sa confiance à la seule personne qu’elle rencontre véritablement en dehors de cet univers qu’elle connaît, pensant enfin trouver une porte de sortie, mais cette confiance va l’entraîner vers quelque chose de bien pire encore.
Alors pourquoi cette adolescente va-t-elle finir par se suicider devant des milliers de personnes sur les réseaux sociaux ?
C’est toute la question du roman, puisque Johannes Selåker va remonter le temps pour nous permettre de comprendre comment elle a pu en arriver là.
En parallèle, nous découvrons Selma, journaliste indépendante qui porte elle aussi un passé extrêmement lourd. Elle a fui la Bosnie pendant le siège de Sarajevo dans les années 90 et reste obsédée par la recherche de son père et de sa meilleure amie, disparus pendant ou juste après cette période. Son passé n’est donc jamais réellement derrière elle et cette quête personnelle a déjà eu des conséquences sur sa vie professionnelle, notamment à travers certaines enquêtes qui lui ont coûté cher.
Lorsque son patron lui demande de couvrir une série de sabotages dans le nord de la Suède, Selma va progressivement faire le rapprochement avec la disparition de Maja. Ce qui devait être un simple sujet journalistique va alors réveiller quelque chose de beaucoup plus profond chez elle et l’obliger à mettre temporairement de côté sa propre quête pour tenter de sauver celle qui, peut-être, peut encore l’être.
Je vais m’arrêter là, parce que tout se coupe, se recoupe et finit par former une toile particulièrement malsaine.
C’est d’ailleurs ce qui m’a glacée dans ce roman : cette impression de ne jamais avoir toutes les cartes en main. Les changements de points de vue renforcent énormément ce sentiment de malaise, parce que l’on passe d’un personnage à l’autre, d’une situation à une autre, avec parfois cette désagréable sensation de comprendre quelque chose avant le personnage que l’on est en train de suivre, ou au contraire de ne pas voir venir ce qui se prépare.
Johannes Selåker construit un univers profondément délétère, où les femmes sont très souvent rabaissées, réduites au silence, manipulées ou privées des moyens de se défendre. La violence n’est pas seulement physique : elle est également psychologique, sexuelle, familiale, religieuse et sociale. Cette accumulation finit par créer une atmosphère particulièrement poisseuse, comme si l’air lui-même devenait malaisant au fil des pages.
Le parcours de l’auteur explique sans doute en partie cette dimension du roman. Johannes Selåker est lui-même journaliste et il a occupé des fonctions éditoriales. Il a également dirigé plusieurs grandes enquêtes liées au mouvement #MeToo en Suède en 2017. Cela se ressent énormément dans ce livre.
Il y a cette volonté de montrer ce que l’emprise, le silence et la violence peuvent faire aux femmes, mais aussi de donner une place à leur parole lorsque celle-ci a été confisquée. Le roman rappelle à quel point les violences peuvent être banalisées, cachées ou minimisées, particulièrement lorsque les victimes évoluent dans des environnements où elles n’ont ni soutien ni véritable possibilité de parler.
Dans ce roman, tout semble terriblement crédible. Je ne parle évidemment pas ici de la mécanique du thriller, mais de cette violence quotidienne, de ces rapports de domination, de ces femmes auxquelles on explique qu’elles doivent obéir, se taire, accepter, pardonner, et de ces hommes qui peuvent profiter de leur position pour imposer leurs propres règles. Rien n’est vraiment spectaculaire dans cette violence-là, justement parce qu’elle pourrait presque sembler ordinaire et c’est ce qui rend le roman aussi dérangeant.
Plus j’avançais, plus j’avais cette impression désagréable de vouloir sortir de cette communauté, de ces manipulations, de ces mensonges, comme si moi aussi j’étais enfermée quelque part avec les personnages.
Pour autant, l’auteur ne transforme pas ses personnages en simples victimes ou bourreaux. Maja reste une jeune fille qui cherche à comprendre le monde extérieur avec les armes limitées que son éducation lui a données. Selma, elle, est loin d’être une journaliste parfaitement rationnelle : son passé, ses blessures et son obsession pour son père et son amie disparus influencent forcément ses choix. Cette fragilité rend les personnages particulièrement intéressants.
J’ai également beaucoup aimé la manière dont l’homme est finalement mis à mal dans ce roman. Pas uniquement les hommes monstrueux que l’on rencontre au fil des pages, mais aussi ceux qui pensent aider, protéger ou aimer, sans forcément comprendre qu’ils peuvent eux-mêmes devenir une source de malaise. Même le compagnon de Selma m’a laissée avec une drôle d’impression.
Je n’arrive pas vraiment à mettre le doigt dessus, mais quelque chose me dérange chez lui. Il essaie pourtant de l’aider, il semble vouloir être présent, mais je n’ai jamais réussi à lui accorder totalement ma confiance. Peut-être est-ce simplement la paranoïa que l’auteur réussit à installer chez son lecteur, peut-être que je cherche du mal là où il n’y en a pas… ou peut-être que mon instinct de lectrice me souffle qu’il y a autre chose. La suite nous dira si j’ai raison car la fin laisse d’ailleurs très clairement entendre que l’histoire de Selma est loin d’être terminée et que sa quête de vérité n’est probablement qu’une première étape.
Je ressors donc de ce roman avec un sentiment assez particulier, parce que je ne peux pas dire que j’ai pris du plaisir à lire certaines scènes, tant elles sont violentes ou dérangeantes, mais j’ai été véritablement happée par cette atmosphère, par cette construction et par cette envie de comprendre comment tous ces fils allaient finir par se rejoindre.
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