Pour l'amour de Marie Salat - Régine Deforges
Pour l'amour de Marie Salat - Régine Deforges
Régine Deforges achète un jour dans une brocante trois cartes postales anciennes. Et le hasard voulut qu'il s'agissait de lettres d'amour entre deux femmes. Elle imagina alors le prolongement de la correspondance de Marguerite et imagina les réponses de Marie. Ces deux femmes mariées habitent un petit village, l'une est couturière et l'autre ouvrière. Leurs échanges sont sulfureux, leur élan passionnel nous emporte avec elles.
En quelques mots :
Quelques cartes postales auront suffi à faire naître une passion interdite. Régine Deforges transforme une correspondance authentique en une histoire d'amour brûlante, où le désir se heurte sans cesse aux conventions d'une époque qui ne laissait aucune place à la liberté des femmes. Une correspondance aussi sensuelle que touchante, portée par une plume d'une grande délicatesse.
En beaucoup plus de mots :
Je connaissais Régine Deforges essentiellement à travers sa célèbre saga La Bicyclette bleue que j'ai lu plusieurs fois. Réputée dans les années 1980 pour ses écrits érotiques jugés sulfureux, elle a longtemps défrayé la chronique : certains criaient au scandale, d'autres lisaient ses romans avec un plaisir plus ou moins assumé. Pourtant, c'était aussi l'époque du Collaro Show ou des Coco-girls, où les femmes apparaissaient presque nues à la télévision sans que cela ne choque réellement. Oui des émissions 100% masculine pour chef de famille en manque de sensations fortes. Les mentalités évoluent, les sensibilités aussi, et je doute que ce type d'émissions puisse encore voir le jour aujourd'hui.
Mais revenons à Pour l'amour de Marie, un court roman épistolaire inspiré de véritables cartes postales échangées entre deux femmes au début du XXᵉ siècle. Régine Deforges s'appuie sur cette correspondance authentique pour imaginer la naissance d'une passion aussi inattendue que dévorante.
Tout commence lorsque Marguerite, qui vient d'avoir un enfant et doit reprendre son travail d'ouvrière, croise le regard de Marie, la couturière qui habite en face de chez elle. Une première carte postale est envoyée, puis une seconde. Les échanges sont d'abord courtois, presque anodins, avant de devenir plus intimes, plus tendres, puis sensuels. Peu à peu, les mots se chargent de désir, jusqu'à devenir brûlants, presque fanatiques dans leur intensité.
Il ne faut pas oublier le contexte dans lequel s'inscrit cette histoire. Nous sommes au début du siècle, à une époque où deux femmes mariées, mères ou épouses modèles, ne peuvent tout simplement pas envisager de vivre librement leur amour. Le terme lesbienne n'entre réellement dans l'usage qu'à partir de 1925, et le lesbianisme n'a été défini dans un dictionnaire médical que depuis une vingtaine d'année en 1880. Cette relation n'a pas sa place dans la société. Elle doit rester cachée.
Ce qui m'a particulièrement plu, c'est le contraste entre les deux femmes. Marguerite est consumée par sa passion. Elle est prête à tout quitter, son mari, son enfant, sa vie entière, pour vivre cet amour comme si demain n'existait plus. À l'inverse, Marie est bien plus réservée. C'est pourtant elle qui, avant cette rencontre, semble la plus émancipée des deux : elle a refusé de renoncer à son métier de couturière après son mariage afin de conserver une certaine indépendance. Et malgré cela, c'est aussi elle qui dresse le plus de barrières face à cette relation qu'elle considère comme contre nature. Elle doute, elle analyse, elle hésite, consciente du poids des regards et des racontars.
J'ai d'ailleurs été beaucoup plus sensible à Marie qu'à Marguerite. Souvent, je me suis sentie presque voyeur en lisant leurs échanges. J'ai éprouvé de l'empathie pour ces deux femmes enfermées dans une époque qui ne leur laissait aucune liberté, mais j'ai aussi été régulièrement agacée par Marguerite. Elle ne laisse aucun répit. Elle presse, insiste, culpabilise, exerce parfois une véritable pression psychologique sur Marie pour qu'elle cède à ses élans. À plusieurs reprises, j'ai eu envie de lui dire de ralentir, de laisser à l'autre le temps de comprendre ce qui lui arrive.
Au-delà de cette histoire d'amour, Régine Deforges évoque aussi la condition féminine. Être une bonne épouse, une bonne ménagère, une bonne cuisinière : voilà ce que l'on attend alors des femmes. Marguerite et Marie découvrent pourtant dans les bras l'une de l'autre une sensualité, un plaisir et une liberté qu'elles n'avaient jamais connus auprès de leurs maris. L'autrice aborde ces scènes avec beaucoup de délicatesse. Jamais sa plume ne tombe dans la vulgarité ou la provocation gratuite. Tout repose sur les émotions, le désir qui naît, grandit et finit par envahir chaque pensée.
Ce court roman se lit en quelques heures seulement, mais il explore avec beaucoup de finesse les sentiments, les conventions sociales et la quête de liberté de deux femmes que tout destinait à rester dans l'ombre. Plus qu'un roman sur l'amour entre deux femmes, Pour l'amour de Marie parle finalement du coup de foudre universel, celui qui bouleverse le quotidien, accélère les battements du cœur, retarde le sommeil et fait vaciller toutes les certitudes.
Une très belle découverte.
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