La Méthode — David Djaïz
La méthode - David Djaïz
Constantinople, 1910. Le médecin français Paul Remlinger, formé au laboratoire de Louis Paster à Paris, dirige l'institut antirabique de la ville. Quand le directeur du Département municipal de l'hygiène publique lui propose de participer à un projet de "décanisation", soit l'extermination de 100 000 chiens, il y voit, malgré ses réticences éthiques, l'occasion d'apporter sa contribution à la recherche médicale et au progrès. Mais à quel prix ?
Dans ce premier roman saisissant, David Djaïz raconte un événement méconnu de l'Histoire, qui fut le laboratoire des pires drames du XXe siècle.
Rentrée littéraire 2026
En quelques mots :
Ici, une lecture aussi fascinante que glaçante, qui m’a profondément troublée. David Djaïz transforme une histoire vraie en une réflexion vertigineuse sur l’éthique, la science et la quête de modernité. Le plus terrifiant n’est finalement pas la violence, mais la manière dont on cherche à la rationaliser. Un grand livre, qui m’a retourné autant l’esprit que le cœur.
En beaucoup plus de mots :
Merci tout d'abord aux éditions Stock et à Babelio pour ce service de presse extrêmement qualitatif.
Voici un livre qui, je pense, va faire grand bruit puisqu'il a été sélectionné en cette rentrée littéraire 2026 pour pas loin de cinq prix, à savoir le Prix Renaudot, le Prix des Deux Magots, le Prix André Malraux et le Prix Méduse, sans compter qu'il est le lauréat du Prix Transfuge du premier roman. Comme je vous le disais, il va être au-devant de la scène et il le mérite amplement.
David Djaïz, dont le nom m'était totalement inconnu jusqu'à ce jour, a déjà un beau parcours derrière lui. La Méthode est son premier roman après plusieurs essais et déjà une plume.
Mais quel roman, quel roman, où les descriptions, les odeurs, les murmures, les prières, les aboiements sont d'une pureté à vous faire soupirer de satisfaction.
Alors avant de commencer, protecteur et défenseur des animaux, petit cœur de guimauve qui saigne dès que l'on veut du mal à une petite bête, stop ! Ce livre n'est vraiment pas pour vous, car même si je ne me considère pas comme une amie des bêtes mais que je ne leur veux pas non plus de mal, ici, il y a de quoi voir ses yeux saigner... et son esprit aussi quand on pense à l'après.
David Djaïz se concentre sur une période de la vie de Paul Remlinger, médecin et biologiste français. Il travaille avec Pasteur pour la mise au point du vaccin contre la rage, avant de partir ailleurs soutenir différents instituts antirabiques. Dans le roman, nous le retrouvons à Constantinople en 1910, où il dirige l'institut antirabique de la ville. Un homme plutôt timide, qui ne fait pas de vague, qui n'aime pas la vue du sang, plutôt introverti, mais qui veut devenir grand dans ses découvertes scientifiques.
Mais voilà, pour faire avancer la science, il est parfois nécessaire de passer au-delà de ses convictions. Paul Remlinger va devoir choisir entre éthique et barbarie, car lorsque le gouvernement turc va lui demander d'euthanasier l'ensemble de la population canine se trouvant dans les rues de Constantinople, la belle, la grande, il est mis face à un odieux chantage.
Nous sommes alors dans un Empire ottoman particulièrement instable. Quelques années seulement après la révolution des Jeunes-Turcs de 1908, l'Empire cherche à se moderniser, à se centraliser, à se transformer, alors même qu'il est fragilisé par les tensions politiques, les nationalismes et les guerres. Cette volonté de modernité n'est donc pas simplement un décor du roman : elle en devient presque un personnage.
Et les chiens vont justement devenir l'un des symboles de cette transformation. Depuis des siècles, les chiens errants font partie du paysage de Constantinople. Ils vivent dans les rues, sont nourris par les habitants et remplissent même une fonction de nettoyage des déchets. ON y rencontre les derviches et j'ai beaucoup aimé partagé ces moments d'une grande délicatesse, le temps était ténu et presque mystique. Mais dans cette nouvelle ville que l'on veut moderne, organisée et hygiénique, les chiens deviennent soudain un problème qu'il faut résoudre.
Ce chercheur qui végète depuis près de dix ans va devoir faire un choix : trouver une solution plus "humaine" et plus morale que toutes formes de poison qui sont coutumes . Aucune souffrance inutile, aucun cadavre empoisonné à ramasser, aucun risque pour l'hygiène publique, aucune infraction au code de l'éthique : la solution est la chambre d'euthanasie, la chambre à gaz.
"En réalité, Paul s’interdit à peu près d’avoir des opinions sociales ou politiques. Seul lui importe de faire de la bonne science. Et la bonne science est expérimentale, la vérité ne se découvre que par et dans l’empirie. Ce n’est pas lui, scientifique, de décréter ce qui est urgent et important pour la société."
Et c'est là que le roman devient particulièrement glaçant. Car ce que Remlinger cherche, ce n'est finalement pas seulement à tuer, mais à trouver la bonne méthode, celle qui serait propre, rationnelle, efficace, presque scientifique. Transformer l'horreur en problème technique à résoudre.
Et c'est peut-être cela qui m'a le plus troublée dans cette lecture : connaître l'Histoire permet de regarder cette « méthode » avec un tout autre regard. Car ce qui paraît au départ être une réflexion sur l'hygiène, la science et la modernité devient progressivement une réflexion beaucoup plus vertigineuse sur la manière dont une société peut finir par rendre l'inacceptable acceptable, simplement en changeant les mots, les objectifs et les méthodes.
"En tant que nouveau directeur du Département municipal de l'hygiène publique, il est de mon devoir de résoudre ce problème. il nous faut une solution terminale, à la hauteur du problème posé par cette vermine."
La chambre qui sera utilisée plus tard pour exterminer des êtres humains en Europe donne évidemment au roman une résonance particulièrement terrible. Et David Djaïz ne se contente pas de nous faire regarder vers le passé : il nous oblige à réfléchir à ce moment où la technique, l'efficacité et la volonté de modernité peuvent prendre le pas sur l'éthique.
Et le contexte allemand ajoute encore une couche à cette histoire. L'Allemagne exerce déjà une influence importante sur l'Empire ottoman et sur toute l'Europe à cette époque, notamment dans les domaines militaire, technique et économique. Je ne dirais évidemment pas que les Allemands sont responsables de ce qui se passe à Constantinople, ce serait beaucoup trop simpliste. Mais cette présence et cette fascination pour la rationalisation, l'organisation et le progrès donnent au roman une profondeur supplémentaire lorsque l'on connaît la suite de l'Histoire.
Les arguments des uns et des autres résonnent, font trembler, sont glaçants. Moi, simple lectrice connaissant l'avenir, je suis restée avec cette question terrible : qu'aurait-il fallu faire ?
"Il est rongé par la honte. Paul sent même une bouffée de colère lui chauffer les joues. Comment a-t-il pu en arriver là ? Tout autour de lui, il n'y a ni vérité, ni utilité ; il n'y a que de la mort et de la cruauté gratuite."
Ce roman est d'une redoutable efficacité, avec une écriture si simple pour décrire des émotions si complexes et, au final, quand on connaît la fin du roman, on se demande ce qui aurait dû être fait, ce qui aurait été le mieux. Parfois, il est difficile de choisir entre la peste et le choléra.
Je l'ai dis au début de ma chronique, ce livre est un grand livre en si peu de pages, dévoré en deux petits jours car je ne pouvais pas faire moins. Il m'a retourné l'esprit et le cœur.
Un livre qui éclaire comme une scialytique pour dissoudre les ombres du passé et restituer le plus fidèlement possible les couleurs de l'Histoire.
Wow mais quelle chronique !!! Tu m'as transportée !! Et même si je suis une grande amoureuse des animaux (et des chiens en particulier), je vais me noter ce titre. Qui me parait être un indispensable de lecture...! Merci pour ton partage 😊
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