Le Chant des oubliées — Kristin Hannah
Le Chant des oubliées - Kristin Hannah
Californie, 1966. « Les femmes aussi peuvent être des héros. »
Lorsque Frankie McGrath, étudiante infirmière de vingt ans, entend ces paroles, c'est une révélation. Élevée au sein d’une communauté privilégiée et patriote sur l'île idyllique de Coronado, elle a toujours été l’incarnation même de la jeune fille de bonne famille.
Mais en 1966, le monde change et Frankie imagine pour la première fois une autre vie que celle d’épouse et mère. Alors que son frère vient de partir combattre au Vietnam, elle décide, sans le soutien de ses parents, de rejoindre le corps des infirmières de l’armée.
Lorsqu’elle arrive à l’hôpital militaire de Saigon, Frankie est submergée par le chaos et l’horreur de la guerre et chaque jour est un pari de vie ou de mort. Mais pour Frankie et ses amies la guerre ne s’achève pas au retour à la maison : dans une Amérique divisée qui ne reconnaît ni leur courage ni leurs traumatismes, le combat de Frankie ne fait que commencer.
En quelques mots :
Conquise ! Kristin Hannah rend hommage à ces femmes courageuses, à ces héroïnes que l’on a trop longtemps effacées des livres d’Histoire, et nous offre un roman aussi éprouvant qu’émouvant, aussi révoltant que lumineux. Une lecture qui m’aura fait découvrir une autre facette de la guerre du Vietnam, mais surtout une histoire de femmes, de blessures, de combats et d’amitié dont je ne suis pas près d’oublier l’intensité.
En beaucoup plus de mots :
Je deviens, au fur et à mesure de ma découverte des romans de Kristin Hannah, une véritable fan, et Le Chant des oubliées n’échappe pas à la règle. Encore une fois, l’autrice m’a embarquée dans une histoire de femmes, de courage, de souffrance et de résilience, avec cette capacité à nous faire vivre leurs émotions, à nous révolter face aux injustices qu’elles subissent et à nous attacher à leurs destins bien au-delà des dernières pages.
Kristin Hannah porte la femme à travers ce roman et la décrit dans toute sa complexité. Nous voilà projetés en pleine guerre du Vietnam, dans les années 1960-1970, au cœur d’une boucherie qui a coûté la vie à des milliers de soldats américains. Les États-Unis s’engagent progressivement dans ce conflit pour stopper l’expansion du communisme. Mais l’Histoire a trop souvent oublié qu’il n’y avait pas que des hommes qui ont participé à cette guerre. Il y avait aussi des femmes, nombreuses, infirmières pour la plupart, envoyées au cœur de la jungle pour tenter de sauver ce qui pouvait encore l’être, ramasser les morceaux, recoudre les corps, accompagner les mourants et essayer de maintenir un semblant de vie au milieu de cette folie meurtrière.
Nous allons découvrir Frances, surnommée Frankie, qui décide de s’engager comme infirmière, car ce métier est bien plus qu’un simple travail pour elle : c’est une véritable vocation. Elle rejoint l’armée pour retrouver son frère et espère devenir cette héroïne de guerre que son père admire tant à travers les hommes de sa famille. Elle veut servir son pays, faire ses preuves, montrer qu’elle aussi peut accomplir quelque chose de grand. Malheureusement pour elle, la réalité est tout autre. Derrière le rêve de soutenir son pays se cachent le sang, les bombes, le napalm qui déchiquettent, brûlent les corps et ravagent les esprits. L’héroïsme prend une tout autre dimension lorsqu’il faut agir dans l’urgence, décider qui peut être sauvé, pratiquer des amputations, trier les blessés et faire face au manque de temps, parfois même d’espoir. Nous sommes véritablement immergés dans cette médecine de guerre, cette boucherie où les corps arrivent en morceaux et où les infirmières doivent continuer à travailler, encore et encore, alors qu’elles n’ont même pas le temps de comprendre ce qu’elles viennent de vivre.
Kristin Hannah réussit à nous plonger totalement dans cette jungle hostile, où l’on ressent la chaleur étouffante, l’humidité constante, le bruit des bombes, l’odeur de la peau brûlée, la boue ou la poussière qui recouvre tout et qu’il faut continuellement repousser. On étouffe avec les personnages, on entend presque les explosions, on imagine les corps blessés, les cris, la peur, l’épuisement qui s’accumule jour après jour.
Au milieu de cette violence, les populations locales ne sont évidemment pas épargnées. Les villages sont pris dans le conflit, les habitants en subissent les conséquences et la jungle devient le théâtre d’une guerre dont personne ne sort véritablement indemne et l'autrice ne les a pas oubliés même s'ils ne sont pas au cœur de l'histoire.
C'est pour ça que ces femmes plongent les mains et les bras dans les corps des blessés pour tenter de les sauver, avant d’essayer, quelques heures plus tard, d’oublier ce qu’elles viennent de voir. L’alcool, le sexe, le rock’n’roll, les rapprochements amicaux ou amoureux deviennent autant de parenthèses, des moyens de souffler, de rire, de sentir que l’on est encore vivant, tout simplement. Parce qu’il faut bien continuer à vivre, même quand la mort est partout, même quand on sait que le lendemain sera peut-être pire que la veille.
Les débuts de Frankie sont terriblement difficiles. Elle débarque dans un univers pour lequel elle n’est pas préparée, découvre l’horreur de la guerre et doit apprendre à travailler dans des conditions inimaginables. Heureusement, elle va pouvoir compter sur des femmes et des hommes qui la prennent sous leur aile, l’aident à avancer et lui permettent peu à peu de trouver sa place. Parmi eux, Barb et Ethel vont devenir bien plus que de simples collègues : elles seront ses amies, ses confidentes, ses sœurs d’armes, celles qui la comprennent parce qu’elles ont vécu les mêmes horreurs, celles auprès desquelles elle peut laisser tomber le masque sans avoir besoin de tout expliquer.
J’ai particulièrement aimé cette sororité qui se construit entre ces trois femmes, avec leurs différences, leurs caractères et leurs blessures, mais aussi cette fidélité qui les unit au fil des épreuves. Barb, avec sa force de caractère, sa franchise et sa manière de ne pas accepter les injustices sans réagir, apporte une énergie et une détermination qui font du bien dans cet univers où tout semble vouloir les écraser. Ethel, avec sa présence et son soutien, représente elle aussi ce lien précieux qui permet de tenir quand tout menace de s’effondrer. Toutes trois vont se transformer, aimer, souffrir et tenter de trouver leur place dans un monde qui ne leur fait aucun cadeau.
Mais ce qui m’a encore plus touchée, c’est le retour aux États-Unis. Parce que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, la guerre ne s’arrête pas lorsque les soldats et les infirmières rentrent chez eux. Les corps quittent le Vietnam, mais les esprits, eux, restent prisonniers de ce qu’ils ont vécu. Frankie va être confrontée aux troubles de stress post-traumatique, aux flashbacks, à l’anxiété, à la dépression, à des comportements violents qu’elle ne parvient pas toujours à maîtriser. Elle revient transformée, mais personne ne semble vouloir le voir, encore moins l’accepter.
Ses parents refusent de la croire et, de toute façon, ne veulent pas savoir. Les institutions gouvernementales vont jusqu’à nier la place des femmes dans cette guerre, considérant qu’elles n’étaient pas réellement au front et qu’elles ne pouvaient donc pas souffrir comme les hommes. Comme si le traumatisme dépendait du sexe de la personne qui l’a vécu ! Comme si voir des hommes mourir, tenir des corps déchiquetés, entendre les cris des blessés et devoir choisir qui sauver ne laissait aucune trace lorsqu’on est une femme ! J’ai eu, à de nombreuses reprises, envie de hurler devant tant d’injustice, tant de mépris et tant de mauvaise foi. On leur a demandé de partir, de servir, de soigner, de risquer leur vie, mais une fois rentrées, on leur refuse jusqu’au droit de souffrir.
La pauvre Frankie… C’est vraiment ainsi que je n’ai cessé de penser à elle au fil des pages, tant elle enchaîne les épreuves, les désillusions et les blessures. Elle doit affronter les horreurs de la guerre qui continuent de la hanter, mais aussi les déceptions amoureuses, les incompréhensions, le rejet et cette solitude immense qui s’installe lorsque personne ne veut entendre ce qu’elle a à dire. Comment se reconstruire quand ceux qui devraient vous soutenir vous tournent le dos ? Comment reprendre pied lorsque votre propre famille refuse de reconnaître ce que vous avez vécu ? Comment continuer à avancer lorsque l’on vous fait comprendre que votre souffrance n’est pas légitime ?
Frankie va pourtant continuer à se battre, à sa manière, avec ses failles, ses erreurs, ses moments de désespoir et cette force qu’elle ne sait pas toujours où trouver. Avec Barb et Ethel, elle va aussi tenter de faire reconnaître aux yeux de tous que les femmes étaient bien là, qu’elles ont participé à cette guerre, qu’elles ont soigné, souffert, survécu et qu’elles méritent d’être entendues. Leur combat ne consiste plus seulement à sauver des vies, mais à faire reconnaître la leur, leur histoire, leurs traumatismes et leur droit à être considérées comme des vétéranes à part entière.
La sororité est ici à son maximum. Ces femmes vont se soutenir, se relever, se porter lorsque l’une d’elles n’en a plus la force, panser les plaies que les autres ne veulent même pas regarder. Leur amitié devient un refuge, une bouée de sauvetage, une façon de ne pas sombrer complètement. Elle atténue les blessures, permet de respirer à nouveau, donne parfois l’illusion que tout peut s’arranger. Mais elle ne guérit pas tout, elle ne fait pas disparaître les souvenirs, elle ne gomme pas les années perdues. Elle permet simplement de continuer, ensemble, lorsque seule on n’y arriverait plus.
J’ai également appris beaucoup de choses grâce à ce roman, notamment sur l’Agent Orange, cet herbicide toxique utilisé par l’armée américaine pour détruire la végétation et priver l’ennemi de ses cachettes. Derrière cette stratégie militaire se cachent des conséquences dramatiques, avec une contamination durable et des effets sanitaires graves, notamment des cancers et des fertilités touchant plusieurs générations. Une fois encore, derrière les décisions prises au nom de la guerre, ce sont des corps, des familles et des vies entières qui en paient le prix, longtemps après que les combats ont cessé.
Cette lecture m’a donc emportée du début à la fin, aussi bien dans l’enfer de la guerre que dans celui de l’après-guerre. Kristin Hannah ne se contente pas de nous raconter le conflit vietnamien : elle nous montre ce qu’il fait aux hommes et aux femmes, ce qu’il détruit, ce qu’il laisse derrière lui et cette difficulté immense à reprendre une vie normale lorsque l’on a connu l’impensable. Elle nous rappelle surtout que certaines blessures ne se voient pas, que certains traumatismes ne disparaissent pas avec le temps et que le silence imposé à celles qui souffrent peut devenir une violence supplémentaire.
J’ai eu du mal à retenir quelques larmes à la fin du roman, en me disant que, malgré tout, la lumière reste possible. Il y a le temps de l’apaisement, celui du pardon, celui où l’on accepte enfin de regarder le passé en face, même si l’on ne peut jamais vraiment oublier. Frankie va trouver sa voie en aidant à son tour celles que personne ne veut aider, comme si toute cette souffrance pouvait finalement devenir une raison de se battre pour les autres, une manière de donner un sens à ce qu’elle a traversé.
Frankie a été une oubliée parmi les oubliées, mais elle ne le restera pas. Avec Barb et Ethel, elle porte la voix de toutes ces femmes que l’Histoire a laissées dans l’ombre, de celles qui ont servi sans recevoir les honneurs, qui ont souffert sans être crues et qui ont dû mener une seconde guerre, une fois rentrées chez elles, pour simplement avoir le droit d’exister.
Puis il y a cette fin, au pied de ce monument aux souvenirs. Une conclusion qui m’a profondément touchée, parce qu’elle nous rappelle qu’il n’est jamais simple de réparer le passé, mais qu’il reste parfois possible de reconnaître ses erreurs, de demander pardon et d’avancer autrement.
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