Le Diable au corps - Raymond Radiguet

Ah ! que la guerre est jolie quand on a quinze ans et que l'on aime ! Sur les bords de la Marne, tandis que tonne le canon, ils s'aiment, en effet, de passion coupable. Lui, un peu veule, à peine sorti de l'adolescence, nourri de Rimbaud, épris de liberté. Elle, déjà femme, risquant l'impossible du haut de ses 19 ans. Tous deux ivres de ce printemps assassin de 1917. Marthe vient juste de se marier ; Jacques, son époux, est au front. Le tromper au grand jour, c'est pousser trop loin l'inconscience, la trahison, le scandale... Et lorsque survient la promesse d'un enfant, l'amant s'éclipse comme un gamin aux prises avec une aventure d'homme... Comme les roses n'ont qu'une saison, il en est de même de l'amour. Un destin tragique, celui de Radiguet !
Alors comment et pourquoi je viens de lire ce livre, je ne vais pas pouvoir vous donner vraiment une explication qui tient la route. Je lis deux autres livres qui sont exigeants et j'ai eu envie de faire une pause et ce petit roman est venu à moi même s'il s'agit d'un classique. Je connaissais Radiguet de nom, je ne savais pas qu'il était mort si jeune et avait eu autant de conquêtes malgré son jeune âge. Cet auteur n'a donc publié que deux romans et plusieurs poèmes ainsi que deux pièces de théâtre dont une co-écrite avec Jean Cocteau. Je ne savais pas où je mettais les pieds, ne connaissant pas grand chose à l'histoire et j'ai été surprise, vraiment surprise.
Parfois les livres courts demandent une certaine réflexion, j'ai pris des notes au fur et à mesure de ma courte lecture et j'ai fait pas mal de recherche, en fait je me rend compte que j'étais à fond.
Dès le début de ce roman, il est surprenant de constater la maturité de l'auteur alors âgé de 17 ans lorsqu'il a écrit ce roman, ainsi que la maturité de son personnage âgé de 14 ans. Raymond Radiguet était-il un génie ? un enfant intellectuellement précoce ou précoce tout court (ou plus particulièrement sexuellement) ? Tout porte à la croire.
J'ai été à la fois subjuguée et mal à l'aise du plaisir égoïste qu'il a à manipuler Marthe, telle une araignée tissant sa toile, François ou le Radiguet-façonné, puisque ce roman est très autobiographique et s'inspire de sa rencontre avec Alice Saunier. Il va inconsciemment ou non (ce n'est pas si clair lors de la lecture) orienter les goûts de la jeunes filles alors âgée de 18 ans (il en avait 16 au moment de leur liaison).
Marthe devient-elle un symbole d'amour ou un symbole de liberté durant cette période de la première guerre mondiale ? D'ailleurs la guerre n'est pas du tout traitée dans ce roman, ni effort de guerre, ni les sorts des civils, Radiguet a balayé cette période et laissée très loin à l'Est pour façonner, parfois mélanger, parfois dissocier ces propres idées pour se les approprier à son avantage.
"On ne peut à la fois choisir son lit et coucher dedans."
Au tout début de la relation entre Marthe et Radiguet-façonné, la différence d'âge (qui n'est pas tant que ça vu de mes yeux d'adultes responsable et contemporains) est très peu évoqué, elle n'a tout simplement pas sa place et à l'époque où l'homme se devait être le chef de famille, cette éduction ressort fréquemment dans le texte et se traduit par des termes assez condescendants telle que "la pauvre petite".
Radiguet-façonné a assurément des valeurs morales contestables, le rendant au fur et à mesure de ma lecture particulièrement couard et déplaisant. Son amour pour Marthe se confond rapidement avec un appétit insatiable du corps de la femme, de plaisir charnel et l'amour qu'il nomme n'est que le mirage de son immaturité. La jalousie dévorante qui le submerge et l'empêche de raisonner, le manque de maturité, un besoin incontrôlé de dominer un peu plus chaque jour Marthe, font qu'elle perd ses repères et se laisse dériver entre la vie de femme mariée et ses instants de maitresse d'un gamin avilissant.
On est loin de l'amour pur, loin de Roméo & Juliette, loin de Tristan & Iseult mais peut-être que tout simplement le roman de Radiguet est la vrai réalité et que les autres sont seulement une fantasmagorie d'auteurs romantiques.
Je n'ai pas encore abordé le personnage de Jacques, le mari de Marthe, le cocufié, l'innocent, le malvoyant, le ridiculisé, le désespéré, le trahi, celui que l'on ne découvre qu'à travers les yeux de Radiguet-façonné, cet autre qu'il veut voir mort mais pas trop quand même, celui qui exacerbe les sens, celui qui décuple la jalousie. C'est d'ailleurs assez cynique, j'ai trouvé, que Radiguet ait choisi ce prénom puisqu'il signifie en hébreux : supplanter, protéger. Supplanter : "passer devant, prendre la place de quelqu'un en lui faisant perdre son crédit" ou encore " éliminer une chose en la remplaçant". Radiguet aurait-il volontairement choisi ce prénom, miroir de son propre rôle dans cette relation sulfureuse, diable ironique de la situation adultérine ?
Et pourtant, Radiguet-façonné empli d'égoïsme et d'hypocrisie en devient fascinant !! Par son écriture, Radiguet permet cet éloignement laissant un lecteur troublé par l'histoire. J'ai été embarrassée non pas par ce que vit Marthe (elle a fait son propre choix et il ne l'a pas forcé) mais bien par l'après, la manipulation malaisante d'un tout jeune génie qui fait fi des conventions, du qu'en-dira-t-on et de ses conséquences.
"J'aime mieux être malheureuse avec toi qu'heureuse avec lui."
En refermant ce livre, je me pose la question : ont-ils été réellement heureux l'un, l'autre, l'un pour l'autre, l'un avec l'autre ? Entre passion et déchirement, cet ouvrage scandaleux me laisse perplexe avec une certaine indifférence au final, ils sont loin de moi, loin de ma vie, de mes désirs, de mes envies, de mon cœur et de mon âmes.
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